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« Noir Jaune Blues » : Voyage dans un archipel avec le sociologue Benoît Scheuer

Après plusieurs mois de reportages et immersions journalistiques parus dans le Soir et sur la RTBF, le sociologue Benoît Scheuer, auteur de l’enquête Noir Jaune Blues et administrateur de la Fondation revient dans le journal Le Soir du 1er juin sur les constats de ces immersions et sur le décalage qu’il peut y avoir entre les réalités vécues par les personnes. Pour lui nous vivons sur un « archipel », entre des bulles extrêmement cloisonnées entre elles.

Un texte dense et complexe que nous vous proposons de découvrir ci-dessous dans son intégralité :

 

 

« Noir, jaune, blues et après ? », voyage dans un archipel

L’immersion des journalistes du Soir et de la RTBF dans 15 localités de Wallonie et de Bruxelles a permis de moissonner de multiples descriptions de tranches de vies, de préoccupations, d’initiatives et de situations. Un matériau riche.

 

C’est aussi autant d’opportunités de s’interroger : en quoi la description de ces vagues et de cette écume nous informe des fleuves souterrains qui façonnent nos sociétés ? En quoi ces aspects visibles sont-ils  les symptômes révélateurs de tendances lourdes mais cachées qui déterminent nos futurs ? Autrement dit, comment passer de problèmes de la vie quotidienne à des problématiques sociétales ? Ou comment ces descriptions peuvent-elles s’insérer dans un cadre compréhensif global de l’état de nos sociétés ?

 

Exercice difficile ! Le réel ne se laisse pas appréhender et surtout ne se laisse pas comprendre aussi facilement.  Même Paul Krugman, prix Nobel d’économie, a reconnu, en apprenant l’élection de Trump « qu’il ne comprenait plus le pays dans lequel il vivait ». De bonnes lunettes, des méthodes fines et des modèles théoriques adaptés sont indispensables.

A l’image d’un botaniste découvrant un jardin et se baladant dans ses allées, je vous invite à visiter ce paysage. Derrière chaque plante, chaque fleur, nous savons qu’il y a une histoire à découvrir, qui n’est pas spontanément visible mais qui permettra de comprendre ce que ce jardin raconte de notre époque.

Par exemple quelqu’un a planté ici certaines graines, comment ? pourquoi ? d’où viennent les semences ? qu’attendait-il comme couleurs ? comment a- t – il arrosé ? des fleurs non désirées y ont – elles poussé ?

Nous nous demanderons aussi comment ces sols ont été traités dans le passé ? Quels produits sont épandus aujourd’hui sur les plantes ? Pourquoi telles fleurs y poussent et pas d’autres ? Comment le jardinier a-t-il enlevé les mauvaises herbes et géré les insectes ? Comment la lumière favorise-t-elle l’éclosion de certaines couleurs ? Comment ce jardin raconte la flore de notre époque.

 

C’est à cette autre immersion que je vous convie.

Deux constats majeurs.

 

  • Une juxtaposition de bulles très cloisonnées, le seul lien social est communautaire.

 

Dès l’entrée du jardin une chose frappe : il ne s’agit pas d’un jardin homogène et harmonieux mais d’une multitude de massifs végétaux vraiment très différents les uns des autres.

Un rapide survol au moyen d’une caméra fixée sur un drone nous le confirme : il s’agit d’un paysage très fragmenté : des îlots séparés par de larges allées en pavés d’ hauteurs inégales très inconfortables à la marche.

 

Dans chacune des quinze localités visitées, les journalistes de « Noir, jaune, blues et après ? » ont chaque fois perçu une hyper fragmentation spatiale résultant d’une forte envie explicite de se replier et de se protéger. Les observateurs l’expriment différemment selon les localités mais la logique est exactement la même.

 

« Ici, les communautés ne se mélangent pas », « On ne va même pas dans le village voisin », «  Chacun reste dans son hameau », «  L’étranger est celui qui vient de l’autre côté de la haie », « Il n’ y a pas de liens entre communautés », « Il n’ y a pas de mélanges, c’est le ghetto », « « Chacun vit chez lui » « On a créé de nouveaux quartiers fermés sur eux-mêmes »,  «On ne voit que les gens de la famille, on reste chez soi », « Préserver notre place au soleil, notre niveau et notre qualité de vie », « Il y a de nouveaux lotissements confortables, mais ils ne s’aventurent pas plus loin que la gare », « On vit géographiquement ensemble mais on est mentalement séparés », «  On se sent envahi », « On ne croise jamais ceux de là-bas », «  Les riches habitent les quartiers cossus sur les hauteurs, les plus pauvres au centre, en bas et les plus précarisés surtout les immigrés sont retranchés derrière une barrière constituée par une rivière et il y a une blague révélatrice : as-tu ton visa pour aller dans le quartier voisin », « On a peur des étrangers »,  « Ici le cloisonnement entre classe sociale et culturelle est une réalité » » Ici on a l’impression que tout le monde se déteste ».

 

De façon massive on observe des replis culturels, sociaux et économiques. Il s’agit de replis identitaires. Même lorsque ce sont les « premiers de cordées » qui se protègent du monde en se rassemblant, il s’agit réellement d’un repli identitaire car on a tellement naturalisé les inégalités sociales ( elles paraissent naturelles ) que ce repli dans ces « ghettos de riches » sont identitaires, on s’y sent en affinité économique mais aussi culturelle et identitaire avec ses semblables.

 

Partout une juxtaposition de bulles, chacune homogène en son sein ( les gens vont avec ceux qui leur ressemblent ) mais qui communiquent très peu entre elles.

Et apparaît évidemment au niveau de l’image de soi et des autres, le fameux « eux » et « nous ». On va y revenir.

 

Ces constats récurrents de la présence de cloisons étanches dans les localités visitées conduisent à une question : fait-on encore société ?

Après avoir quitté les communautés du Moyen-Age et avoir tenté, dans la foulée des Lumières, de construire des sociétés au sein desquelles les individus s’étaient affranchis des appartenances et des identités héritées pour se lier par des contrats en tant que citoyens, sommes-nous entrés dans une ère de retribalisation du monde, de retour aux communautés ?

Les descriptions des journalistes du Soir et de la RTBF tendent en tout cas à prendre la question dans toute sa mesure.

 

  • Un sentiment d’une organisation très chaotique de la Cité.

 

En se promenant dans le jardin, nous sommes surpris par le quasi abandon de celui-ci. Il est davantage en friche qu’entretenu.

Deux aspects sautent aux yeux dans toutes les localités visitées par les journalistes et témoignent de cette perception d’une carence dans la gestion. Le top 10 des préoccupations des gens dans les 15 localités peut se résumer à deux aspects :

 

  • Des services publics qui, aux yeux de leurs bénéficiaires, dysfonctionnent gravement : une mobilité quotidienne problématique – dont les transports en commun insuffisants, des travaux qui n’en finissent pas et décidés sans la consultation des gens -, la saleté, l’insécurité, l’absence d’offres culturelles et d’activités notamment pour les jeunes, le manque de place dans les crèches.

 

  • Une gestion politique de l’espace urbain/ rural qui laisse fortement à désirer : les centres villes se vident et les commerces de proximité disparaissent, les places pour stationner sont insuffisantes, les embouteillages, peu d‘espaces verts, de nouveaux lotissements qui vivent en vase clos et de nouveaux arrivants qui poussent les prix de l’immobilier à la hausse.

 

 

Ces ressentis d’une organisation chaotique de la Cité conduisent logiquement à une défiance à l’égard des institutions censées remplir cette fonction tant au niveau micro sociétal que macro sociétal. Or les institutions sont les armatures, les ciments de nos sociétés.

 

Probablement que ces deux constats majeurs ( juxtaposition de bulles étanches et organisation chaotique ) se conjuguent et agissent comme autant de forces d’abord centrifuges ( les individus se sentent disloqués, déchirés ) puis centripètes ( pour se protéger les individus s’agrègent  en bulles selon leurs origines, leurs  cultures, leurs modes de vie ).

Il en résulte un paysage en forme d’archipel.

 

 

Comment en sommes-nous arrivés là ?

 

Dépassons la description de cet archipel et allons vers les courants et les fleuves souterrains qui l’ont configuré. C’est la meilleure façon, semble-t-il, de tenter de nous donner une capacité d’agir dans cet environnement qui paraît hostile et façonné par des forces invisibles et très puissantes.

 

Remontons un peu dans le temps.

 

Dans les années 1980 et 1990, deux penseurs ont fortement influencé les gouvernements conservateurs aux Etats-Unis et en Grande Bretagne. Il s’agit de  Friedrich von Hayek et Milton Friedman. Ils prônaient la dérégulation de tous les marchés. En cela ils s’opposaient aux politiques keynésiennes qui dominaient depuis la fin de la seconde guerre. Progressivement tous les décideurs politiques ont pensé que la dérégulation était la condition de la croissance.

Quelques dizaines d’années plus tard, nous nous retrouvons avec une sphère financière qui est au cœur de l’économie globalisée et qui n’est pas régulée. Cette sphère financière agit comme un acide sur nos institutions. Et notamment sur les Etats. Comment ? Pensons aux paradis fiscaux et à l’optimisation fiscale – Le Soir a abondamment décrit les Panama Papers, les Paradise Papers, etc.-. Ce sont des milliards  d’euros de moins-value fiscale qui  réduisent évidemment la capacité d’agir de nos Etats-Providence. Et il est donc logique de constater les plaintes des citoyens à propos des dysfonctionnements des services publics, comme conséquences de leurs sous-investissements notamment dus à ces ressources colossales qui leurs échappent. Aussi moins de ressources pour la  protection sociale provoquant un sentiment d’abandon. Certaines personnes rencontrées lors de l’immersion « Noir, jaune, blues et après ? » vont jusqu’à se demander si ce système financier n’exerce pas une contrainte telle sur les Etats qu’il les met en situation de ne plus avoir la capacité d’améliorer nos vies quotidiennes. Un acide puissant qui agit dans nos vies quotidiennes.

 

Un autre acide s’est très rapidement développé depuis +/- 20 ans et agit aussi fortement sur nos institutions. Il s’agit du formidable développement des réseaux sociaux et de la communication horizontale. Cet acide a mis à mal l’institution qu’est la presse professionnelle car tout individu peut s’auto instituer éditorialiste. Il a aussi fait tomber de son piédestal l’institution médicale : tous les médecins se voient confrontés avec les « auto-diagnostics » que leurs patients ont réalisés en surfant sur le net. Et récemment lorsque l’affaire Cambridge Analytica  a éclaté, on s’est aperçu que c’était aussi l’institution du vote démocratique qui était rongée par cet acide.

 

Par ailleurs, des valeurs qui faisaient consensus dans les sociétés que nous quittons et qui justifiaient que nous faisions société, se sont solidement effritées.  Par exemple l’idée qui était largement admise que de génération en génération, on allait vers un mieux, une amélioration régulière des conditions de vie. C’est au nom de ce projet commun, dont quasi tous bénéficiaient, que nous faisions société. Actuellement, c’est l’inverse. C’est plutôt le sentiment que nos enfants vivront moins bien que nous et la peur du déclassement social de génération en génération  qui dominent.

Une autre valeur ciment qui s’effrite est l’équation suivante : les innovations technologiques conduisent à des modernisations économiques qui produisent elles-mêmes un progrès social pour tous. Autrement dit, nous avions le sentiment de bénéficier, tous, des retombées des innovations diverses. Actuellement, les innovations technologiques dont la numérisation de l’économie conduisent à l’inverse : une croissance des inégalités sociales.

 

D’une part la défiance à l’égard d’un grand nombre d’institutions – or celles-ci sont les charpentes de nos sociétés – et d’autre part l’effritement des valeurs qui cimentaient les individus conduisent à une question fondamentale : faisons-nous encore société ?

 

Pas une crise mais une mutation sociétale.

 

Le sociologue Alain Touraine n’hésite pas à affirmer qu’en réalité nous vivons une mutation sociétale sans doute aussi profonde que ne l’a été le passage des sociétés agraires aux sociétés industrielles. Selon lui, ce qui caractérise cette mutation profonde est que nous quittons des sociétés qui intégraient les individus ( notamment par les institutions ) et nous allons vers des paysages hyper fragmentés, atomisés. Donc de nouveaux enjeux. Et aussi l’impérieuse nécessité de nous donner de nouvelles catégories d’analyse et de compréhension de la réalité. Touraine évoque « la fin des sociétés ». Du moins d’un type de sociétés. C’est l’aboutissement d’un très long processus. Pas une survenance soudaine.

Les journalistes de « Noir, jaune, blues et après ? » ont abondamment décrits cette fragmentation, cet archipel.

C’est une réalité qui est désormais sous nos yeux et que nous vivons tous.

 

Au cours de cette mutation profonde, l’individu est seul, sans appartenance. Dans ce nouveau contexte, il ne peut plus trouver son identité uniquement grâce à son appartenance à une activité professionnelle, une nation, une classe sociale. Plus rien ne va de soi.

 

Un individu plus autonome mais plus vulnérable.

 

Cet individu, seul, est à la fois plus autonome mais surtout beaucoup plus vulnérable.

 

Plus autonome car les carcans et les prescriptions des institutions en termes de normes, de valeurs, de vision du monde ont explosé. Cette autonomie va surtout se voir dans les formes de couples et de familles, la sexualité et l’éducation des enfants.

 

Mais l’individu est plus vulnérable, il est désormais  seul face à des pouvoirs qui  le dominent dans sa vie quotidienne. D’abord du système économique et financier qui inquiète une très large majorité mais dans lequel nous sommes tous impliqués à un degré ou à un autre. Alain Touraine dit « l’individu est seul face à la finance mondiale ».  

Il s’agit aussi de notre rapport au travail qui produit de plus en plus de stress et de burn out ainsi que la peur du licenciement. C’est aussi le rythme des temps sociaux qui nous est imposé tout au long de la vie. C’est le rapport à l’offre de produits alimentaires qui est perçue comme un risque car « nous ne maîtrisons plus du tout ce qui est dans notre assiette et les divers scandales sanitaires renforcent notre méfiance ». C’est notre rapport à l’Etat et aux Services publics dont les journalistes de « Noir, jaune, blues et après » ont donné de multiples exemples qui attestent que les individus se trouvent confrontés à ses lacunes qui impactent leur vie quotidienne. C’est aussi l’accès aux soins de santé de qualité dont tous perçoivent qu’il sera de moins en moins pour eux. C’est le rapport à l’environnement, à l’air que nous respirons, à l’eau, à la terre, et dont une très large majorité a le sentiment que décidément tout n’est pas fait pour améliorer et préserver un environnement viable pour les générations futures. Ce sont les inégalités femmes-hommes qui sont béantes au quotidien tant dans le travail, la vie collective que dans la sphère privée.

C’est enfin les enjeux et les tensions géo-politiques qui impactent nos vies quotidiennes. Par exemple les récentes décisions de Trump à propos de la sortie des Etats-Unis de l’Accord avec l’Iran ont une conséquence immédiate sur le prix du carburant que nous mettons dans nos voitures.

 

Dans tous ces champs et dans d’autres, nous sommes spectateurs passifs sans une vraie capacité d’agir.

 

Un individu déchiré.

 

L’individu se ressent comme littéralement  déchiré entre ses aspirations et les diverses dominations qu’il vit quotidiennement.

Donc un vécu de victimes.

 

 

 

Des combats socio-économiques collectifs entravés par une atomisation extrême.

 

Ce ressenti de victime ne va pas s’exprimer dans des combats socio-économiques collectifs. Car le mouvement social qui était précédemment porteur du changement s’est fortement affaibli. L’hétérogénéité des situations de travail et de vie est devenue telle que l’identification aux autres et le sentiment de partager des intérêts et une vision d’un futur désirable est devenu beaucoup plus complexe. Définir de nouvelles utopies crédibles et de nouveaux horizons qui touchent aux grandes orientations de nos sociétés est devenu hors de portée.  Seuls restent les conflits défensifs et souvent corporatistes.

 

Le philosophe Philippe Van Parijs montre que von Hayek avait compris cette évolution comme conséquence des dérégulations :

« Pour lui, la libre circulation des biens, des travailleurs, des services et des capitaux dans un marché unique européen aurait pour conséquence de priver les Etats de la capacité d’intervenir dans le fonctionnement de l’économie, de mener des politiques industrielles, fiscales, sociales, redistributives, etc. Mais aussi, selon lui, cette limitation de la souveraineté nationale ne pourrait être compensée ou remplacée par une capacité d’action collective en raison des différences économiques entre les Etats membres et l’absence d’un sentiment d’appartenance à un même peuple. C’est la concurrence qui prévaudra ».

En somme, von Hayek décrivait déjà les impacts de certaines décisions politiques (libéralisation, dérégulation ) sur les sociétés et les acteurs sociaux. Il anticipait l’émergence de la société liquide : plus aucun acteur social n’a de réelle capacité d’agir. Seule la finance mondiale domine.

Selon Philippe Van Parijs, le père du néolibéralisme a eu plus de flair que « les pères fondateurs » de l’Europe. Von Hayek avait ainsi anticipé que le triomphe du marché unique serait la domination de la finance et atomiserait les individus et phagocyterait toute action collective.

Ce qui est remarquable est que von Hayek avait compris avant tout le monde que la dérégulation, notamment de la finance, allait opérer comme un acide sur toutes les institutions mais aussi sur toutes les actions collectives et allait créer une configuration où les individus seraient atomisés face à la finance. Il ne s’agit pas d’imaginer un complot de von Hayek car, lui, en avait une lecture positive. Selon lui,  le marché pourrait ainsi se développer sans entraves et, toujours, selon lui, assurer une certaine prospérité.

Alain Touraine complète cette analyse : « nous sommes aujourd’hui dans une situation post-sociale, directement liée à la rupture entre l’économie industrielle et le capitalisme financier. La nouvelle ère dans laquelle nous vivons aujourd’hui est celle d’un capitalisme global qui est marqué par le triomphe d’une vision de la société réduite à la recherche du profit. »

Et Touraine ajoute « c’est ainsi que toute forme d’émancipation individuelle ou collective est bloquée. Le monde à la fin du XXème siècle a réussi à éliminer le Sujet. La chasse au Sujet était totale : le capitalisme industriel a été remplacé par le capitalisme financier, sans fonction économique. La masse des capitaux reste non soumise au contrôle. Le Sujet est tué par la finance ».

L’habileté des néo-libéraux dès l’époque Thatcher et Reagan, dans les années 1980, est d’avoir su imposer leur hégémonie culturelle en « naturalisant » cette logique de la « nécessité du libre échange » ( le fameux « TINA », « There Is No Alternative ») et ont ainsi pu masquer derrière les avantages économiques de la croissance économique due au libre-échange le sort fatal réservé aux possibilités de toute politique publique, y compris les politiques de redistribution.

Alors que ces évolutions n’ont rien de « naturelles » ou d’« inéluctables » mais sont le fruit de rapports de forces entre acteurs à un moment historique précis. Mais elles ont été présentées comme « seules possibles ».

Non seulement, les « choix » économiques sont présentés comme « naturels » mais l’imaginaire dominant est vampirisé par l’imaginaire capitaliste-libéral. Le philosophe Cornélius Castoriadis l’exprime ainsi : « Centralité de l’économique, expansion indéfinie et prétendument rationnelle de la production, de la consommation et des loisirs plus ou moins planifiés et manipulés. Nous assistons bien au triomphe de cet imaginaire et à la quasi disparition de l’autre grande signification imaginaire de la modernité, le projet d’autonomie individuelle et collective ».

Le constat est évident : la finance est mondiale, la politique est nationale, voire régionale. L’hégémonie culturelle est celle de la financiarisation et de ses prolongements ( concurrence généralisé, dumping social et fiscal ). Cette équation est simple mais très lourde de conséquence.

 

Un repli dans des communautés organiques comme seule conduite.

 

Faute de sociétés fonctionnelles ( valeurs partagées, croyances communes dans un avenir meilleur, confiance dans des institutions, etc.) pour se protéger, l’individu va alors se replier sur le connu. Il retourne à des communautés organiques ( la famille, l’ethnie, la socialité de proximité  – le quartier, le village -) derniers porteurs d’une certaine rassurance.

Les journalistes de « Noir, jaune, blues et après » ont décrit qu’il s’agissait là d’une lame de fond, d’une tendance lourde car ils l’ont observée partout. Elle ne tombe pas du ciel, elle est la résultante d’un processus qui a débuté il y a quelques décennies par la dérégulation de tous les marchés.

 

Faute de combats socio-économiques collectifs, ce vécu de victimes va donc plutôt se traduire dans un certain rapport à l’altérité.

En se repliant dans des communautés organiques, l’individu va ressentir le besoin de définir qui en fait partie et qui n’en fait pas partie. Qui est « in » et qui est « out ». Ainsi va apparaître le « eux et nous ». Un journaliste note « ils se demandent qui est Malmédien et qui ne l’est pas », le débat est de trancher depuis combien de générations faut-il vivre ici pour être considéré comme un Malmédien.

Et voilà, la machine est lancée… le « nous » va progressivement être exprimé par une essentialisation de l’identité, « par essence on est différent des autres ». Donc un désir de pureté. Et d’exclusion des autres.

Une conception ethnique de la nation.

Et une confusion entre l’origine et la nationalité. Une majorité d’individus affirme que « même après plusieurs générations, les descendants d’un immigré ne seront jamais vraiment belges ». Le virus des origines.

Désormais l’identitaire a tout envahi.

Amin Maalouf dit qu’il n’y a plus que des affirmations identitaires face à des affirmations identitaires.

 

Ce sont plutôt les boucs émissaires qui sont recherchés au lieu de s’attaquer aux racines profondes notamment la non régulation de cette sphère financière.

Ce n’est pas tant la cohabitation de communautés qui est un problème, c’est l’apparition, dans de telles configurations, d’entrepreneurs identitaires qui vont manipuler les vertiges identitaires en créant des idéologies populistes identitaires – les communautarismes –  à leur seul profit : leur maintien ou leur accession au pouvoir.  

 

Je ne vais pas ici faire la longue liste des succès électoraux récents de ces idéologies. Epinglons  seulement le cas le plus récent qui ne concerne pas une région marginale :

l’Italie est la 3ème puissance économique de la zone euro et elle occupe la 8ème place du podium à l’échelle mondiale. Elle vient de se donner un gouvernement qui est une alliance de la Lega et du Movimento Cinque Stelle.  Autrement dit, le triomphe de l’idéologie populiste identitaire sous deux deux versions. Même si cette alliance est sans doute caduque, elle dit beaucoup sur l’état des opinions publiques.

Partout ce sont des gouvernances autoritaires fondées sur l’exclusion qui apparaissent.

                                            

C’est la toile de fond de la mutation sociétale. Sur celle-ci, on observe plusieurs réponses, plusieurs profils d’attitudes et de comportements. Il n’y a pas un individu moyen. A l’instar des replis dans des bulles, il y a une forte fragmentation en quatre profils types, ce sont des types-idéaux, des archétypes. Ils sont radicalement différents les uns des autres. Ce sont quatre façons de vivre la mutation sociétale.

 

Quatre profils

 

D’abord celui de ceux que j’ai nommé les « Renaissants » dans la recherche « Noir, jaune, blues ». Au cours de leur périple dans les 15 localités, les journalistes en ont rencontré plusieurs et dans diverses localités. Ils prennent diverses initiatives :  le Café des Arts, une cantine citoyenne Gojo, un projet coopératif de champs bio : l’Orée du bois, une monnaie locale : le Blé, Jette en Transition, Fleurs de soleil femmes du monde, la maison coopérative Destrier, Grez en Transition, Terrains d’aventure – école des devoirs, sport, voyage -, etc.

Ces « renaissants » ne sont pas résignés. Ils sont convaincus que nous ne sommes pas condamnés à subir cette mutation, que l’on peut changer les choses, que l’on peut avoir une capacité d’agir même si c’est surtout actuellement au niveau local. Ils expérimentent au niveau micro. Plutôt que d’en appeler aux politiques, ces individus sont convaincus que le changement doit d’abord se faire par en bas, dans l’horizontalité, sans attendre de grands mouvements sociaux. Plusieurs l’ont explicitement énoncés tel quel aux journalistes. Ils veulent le changement hic et nunc. D’abord le combat des idées et les changements au niveau micro. C’est la stratégie gramscienne de l’hégémonie culturelle. Ils sont engagés dans des actions « éthico-politiques » non partisanes. Ils ne craignent pas le futur et ont fait le deuil du passé. C’est une lutte pour le droit universel à la dignité, la leur et celles des autres.

Ils représentent 25% des personnes vivant en Belgique.

 

Et puis il y a des gens qui se sentent avant tout des « Abandonnés ». Radicalement différents des précédents, les Renaissants. Les journalistes en ont aussi rencontré. Ces individus ont peur du déclassement social, ils ressentent une insécurité identitaire forte, un sentiment d’être dépossédés de tout dont de leur propre avenir, ils se sentent victimes de tous : des immigrés, des musulmans, de la globalisation, de l’Etat, du marché de l’emploi, des élites, des « autres » en général. Ils ont la nostalgie d’un passé qu’ils mythifient. Ils ne se sentent pas protégés et ne prennent pas leur sort en main. Un journaliste de « Noir, jaune, blues et après ? » note très à propos « qu’on leur a donné du poisson et on ne leur a pas appris à pêcher ». Ce journaliste note aussi « qu’il est tombé sur des gens désabusés, désespérés, convaincus que la société va dans le mur, ils perçoivent tout en noir ».  Ces « abandonnés » expriment une colère sourde, contenue : « il faut couper des têtes ». Pour l’instant c’est une rhétorique, mais ils ont un bulletin de vote !

Ce profil se retrouve davantage parmi ceux ayant un capital culturel faible qui va souvent de pair avec des emplois peu qualifiés, voire précaires.

Un journaliste conclut très justement : « c’est une marmite à pression prête à exploser ». La colère est parfois invisible puis explose soudainement. Souvenons-nous du fameux article du journaliste Pierre Viansson-Ponté dans les colonnes du  Monde le 15 mars 1968 et titré «  La France s’ennuie »… quelques semaines après, le profond mouvement  de Mai 68 se mettait en route. On peut parfois se tromper de diagnostic si on n’a pas les bonnes lunettes.  

Ce profil des « Abandonnés » rassemble actuellement 26% des personnes vivant en Belgique.

 

Ensuite, il y a le profil des « Traditionnalistes ». Ils ont encore une relative confiance, et ce sont les seuls, dans le « système », ses institutions et l’économie de marché ouverte, même si ils reconnaissent qu’elle produit des inégalités. Ils veulent défendre le mode de vie occidental qui leur paraît menacé surtout par les musulmans et donc apprécient l’entre-soi des quartiers chics, des cocons confortables. Comme ils le disent eux-mêmes aux journalistes de « Noir, jaune, blues et après ? », ils souhaitent ainsi maintenir leurs traditions et en se préservant des mélanges culturels. Certains se définissent avec une ironie certaine comme des SDF, entendez « Sans Difficulté Financière ».

Ce profil rassemble aujourd’hui 25% des personnes vivant en Belgique.

 

Et enfin, un dernier profil, les « Ambivalents ». Ce qui caractérise avant tout ces individus est qu’ils n’ont pas d’avis construits sur les divers sujets : rapport à la globalisation économique, l’Etat, les réfugiés, l’Islam, l’avenir de la Sécurité Sociale, etc. Ils hésitent sur tout. Et donc seraient susceptibles, sous les coups de boutoir d’un événement ou l’autre de basculer du côté des Abandonnés, des Traditionalistes ou des Renaissants.

Actuellement, 24% des personnes vivant en Belgique sont davantage en affinité avec ce profil qu’avec les autres.

A l’issue de la description de cet environnement composé de ces quatre profils très différents, il nous faut bien constater une hyper fragmentation et des logiques de fermeture qui dominent. Donc une question : pourrons-nous vivre ensemble ?

 

Une situation potentiellement dangereuse

 

Pourquoi pensons-nous que ces replis identitaires et l’apparition d’archipels que les journalistes de « Noir, jaune, blues et après ? » ont magistralement décrits, sont dangereux et que la colère ou la violence nihiliste même si elles ne sont pas perceptibles actuellement, peuvent le devenir rapidement ?

 

Parce que l’Histoire nous a appris que lorsque l’on perçoit les autres et nous-mêmes à travers une mono-identité en assignant à l’individu UNE seule de ses caractéristiques, souvent son origine identitaire – ethnique/ religieuse -, la situation est potentiellement dangereuse car les mono-identités conduisent souvent à des identités meurtrières.

 

D’où l’importance du travail culturel, sur les mots, les représentations sociales, les préjugés, les stéréotypes. Changer les imaginaires pour prévenir et éviter les conflits identitaires.

Le récit crée le réel. Si le champ des identités et des images de soi et des autres est laissé aux discours populistes identitaires, le risque est grand d’assister, impuissants, à la poursuite de la montée de ces idéologies destructrices partout dans le monde.

 

Le défi est bien de refaire société. Notamment en indiquant clairement comment lutter efficacement contre la croissance des inégalités sociales et comment penser les identités ( passer de la mono-identité « déjà là » à la perception des pluri-identités comme une construction jamais terminée ).

Ce sont des décisions politiques qui ont conduit à la dérégulation généralisée qui a débouché sur une financiarisation hors de contrôle. Ce sont d’autres décisions politiques qui devraient corriger cette  logique en agissant aux racines du système.

Déterminer des combats et fixer un cap.

Pourrons-nous ne pas rester aveugle et ne pas capituler face à la brutalité dans une sorte de sinistre remake de l’esprit de  Munich 1938 ? « 

Benoît SCHEUER
Sociologue, Auteur de la recherche « Noir, jaune blues »,
Administrateur de la Fondation Ceci n’est pas une crise.